La nuit et le moment

La nuit et le moment
On se plait, on se prend. S'ennuie-t-on l'un avec l'autre ? on se quitte avec tout aussi peu de cérémonie que l'on s'est pris. Revient-on à se plaire ? on se reprend avec autant de vivacité que si c'était la première fois qu'on s'engageât ensemble. On se quitte encore, et jamais on ne se brouille. Il est vrai que l'amour n'est entré pour rien dans tout cela; mais l'amour,qu'était-il qu'un désir que l'on se plaisait à exagérer ? Un mouvement des sens, dont il avait plu à la vanité des hommes de faire une vertu ? On sait aujourd'hui que le goût seul existe; et si l'on se dit encore qu'on s'aime, c'est bien moins parce qu'on le croit, que parce que c'est une façon plus polie de se demander réciproquement ce dont on sent qu'on a besoin. Comme on s'est pris sans s'aimer, on se sépare sans se haïr; et l'on retire du moins, du faible goût que l'on s'est mutuellement inspiré, l'avantage d'être toujours prêts à s'obliger.

(Crébillon)
# Posted on Wednesday, 26 December 2007 at 5:48 AM

BIJOUX ET BABIOLES

BIJOUX ET BABIOLES
Juste pour info :j'emmerde les diphtongaisons, qu'elles soient françaises ou romanes.
Et ouais.
# Posted on Tuesday, 18 December 2007 at 10:34 AM

Je n'ai pas de souvenirs d'enfance.

Je n'ai pas de souvenirs d'enfance.
Mon enfance fait partie de ces choses dont je sais que je ne sais pas grand-chose.Elle est derrière moi, pourtant elle est sur le sol sur lequel j'ai grandi, elle m'a appartenu, quelle que soit ma ténacité à affirmer qu'elle ne m'appartient plus. J'ai longtemps cherché à détourner ou à masquer ces évidences, m'enfermant dans le statut inoffensif de l'orphelin, de l'inengendré, du fils de personne. Mais l'enfance n'est ni paradis perdu, ni Toison d'Or, mais peut-être horizon,point de départ, coordonnées à partir desquelles les axes de ma vie pourront trouver eur sens. Même si je n'ai pour étayer mes souvenirs improbables que les secours de photos jaunies, de témoignages rares et de documents dérisoires, je n'ai pas d'autre choix que d'évoquer ce que trop longtemps j'ai nommé l'irrévocable; ce qui fut, ce qui s'arrêta, ce qui fut clôturé : ce qui fut, sans doute, pour aujourd'hui ne plus être, mais ce qui fut aussi, pour que je sois encore.

(Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance)
# Posted on Sunday, 21 October 2007 at 7:52 AM

Das Urteil

Das Urteil
Déjà, il tenait solidement le parapet, comme un affamé tient sa nourriture. Il se lança par dessus comme l'excellent athlète qu'il avait été dans ses jeunes années pour la plus grande fierté de ses parents. Il se retint encore, de ses mains qui faiblissaient, guetta entre les barreaux du parapet l'arrivée d'un autobus qui couvrirait aisément le bruit de sa chute, s'écria à voix basse : Chers parents, je vous ai pourtant toujours aimés", et se laissa tomber.
A cet instant, la circulation sur le pont était un flot qui n'en finissait pas.


(Kafka, Le verdict)
# Posted on Sunday, 07 October 2007 at 11:42 AM
Edited on Tuesday, 09 October 2007 at 10:43 AM

Premier amour.

Premier amour.
En réfléchissant, plus tard, à son naturel, j'ai abouti à la conclusion suivante : mon père ne s'intéressait pas plus à moi-même qu'à la vie de famille, en général; il aimait autre chose, et cela, il réussit à en jouir à fond.
"Prends ce que tu veux, mais ne te laisse jamais prendre; ne s'appartenir qu'à soi-même,être son propre maître, voici tout le secret de la vie", me dit-il un jour.
# Posted on Thursday, 30 August 2007 at 1:56 PM